Du 17e siècle à nos jours

Au 17e siècle, le développement de la course apporte des richesses à El-Djazaïr et à la région. La ville, érigée en quelque sorte au rang de capitale, profite de la course et devient une cité commerçante de premier ordre dans la région. Dans ce contexte, les aghas de la milice prennent le pouvoir mais ils ne le gardent que douze ans. En 1671, un nouveau type de pouvoir se met en place qui passe aux mains d’un dey élu par le diwan. À partir de cette date, le pouvoir accède à davantage d’autonomie vis-à-vis de la Sublime Porte qui ne garde qu’un statut symbolique de suzerain.

Au milieu du 17e siècle, avec ses quelque 150 000 habitants, la ville compte parmi les plus peuplées du bassin méditerranéen. El-Djazaïr vit de la course et, par ailleurs, possède des effectifs militaires très importants. 20 000 soldats environ sont basés à Alger et se répartissent dans une huitaine de casernes. Le premier soin du pouvoir turc, lorsqu’il est instauré, est de renforcer la sécurité de la ville : il fait agrandir les remparts déjà existants mais il fait aussi construire une nouvelle casbah en haut de la ville et un nouveau port. Adoptant une forme quasi triangulaire, les remparts sont percés de cinq portes principales, placées sur les axes de communication entre le reste du pays et la mer, accès qui sont systématiquement fermés le soir. Pour compléter le système défensif, des forts sont édifiés autour de la ville, notamment du côté de la mer. El-Djazaïr est en effet perpétuellement menacée par les puissances extérieures dont celles d’Europe.

À l’intérieur des fortifications, la ville s’organise autour d’un noyau central composé des lieux du pouvoir administratif et religieux. La partie haute de la ville est occupée par des quartiers résidentiels et plus particulièrement de demeures autour desquelles l’équipement collectif est réduit au strict minimum. Plus proche du port, la partie basse de la ville est la plus animée car c’est là que se tiennent les activités commerciales. Les artères les plus importantes passent par la partie basse de la ville et c’est autour de l’axe le plus important, entre Bab el-Oued (Nord) et Bab-Azoun (Sud), que se concentrent le souk le plus imposant (le souk el-Kebir), les plus grandes mosquées, le quartier des consuls, de riches demeures ainsi que des cafés. Ces quartiers sont en réalité occupés par ceux qui vivent de la mer et, notamment, de la course. La partie basse de la ville est coupée par les deux artères principales de la cité : la première, orientée nord-sud, qui est la véritable artère commerciale et, la seconde, orientée est-ouest, qui conduit vers la porte de la Marine.

La prospérité que connaît El-Djazaïr entre le 16e et le début du 18e siècle joue un rôle fondamental dans la densification de son bâti. Le manque d’espace à l’intérieur des fortifications, associé à une démographie en hausse, sont les facteurs qui déterminent la physionomie des rues : les constructions qui bordent les rues s’élèvent en hauteur, chaque niveau étant encore plus en porte-à-faux sur la rue, au point que les maisons finissent parfois par se toucher dans leurs parties supérieures. Quand il n’y a plus d’espace libre, on agrandit la maison en construisant au-dessus de la rue des pièces qui sont soutenues par des voûtes. Si le nombre de maisons semble s’élever de 12 à 15 000 spécimens au 17e siècle, El-Djazaïr ne possède en revanche que peu d’édifices publics. Toutefois, nombre de maisons aux façades d’aspect modeste dissimulent à l’intérieur de riches décors, témoignant du niveau de prospérité que la ville a atteint depuis le 17e siècle.

C’est véritablement la course qui supporte l’économie de la ville et constitue la principale cause d’enrichissement. Toutefois, la course subit un certain déclin à partir de la seconde moitié du 18e siècle, ce qui affecte durablement la ville. Plusieurs phénomènes politiques internes et externes participent à accélérer le déclin de la ville auxquels s’ajoutent disettes, épidémies et le tremblement de terre de 1716. Dans les années 1780-1790, une épidémie de peste fait disparaître environ un tiers de la population : la ville ne compte plus que 40 000 âmes en 1830, à l’arrivée des Français.

Ce portrait rapidement esquissé correspond à peu près à l’image que la ville offrait en 1830, au moment de l’expédition d’Alger, au début de la colonisation française.Forte d’environ un millier de bâtiments de guerre, l’armée française débarque à Alger le 14 juin 1830, officiellement pour laver l’affront fait par le dey au consul de France, épisode plus connu sous le nom de “coup de l’éventail” et, officieusement, pour des raisons d’ordre financier et économique. Après de violents affrontements, le bey capitule le 5 juillet 1830 et l’armée française, après de nombreux actes de pillage et de destructions, prend possession de la ville.

Vieil Alger, 1830
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L’arrivée de l’armée française provoque un véritable bouleversement tant du point de vue humain, social, qu’urbain. En ce qui concerne les Algérois, ils sont nombreux à périr lors des affrontements, tandis que beaucoup fuient la ville car ils sont expulsés de leurs demeures par l’armée qui les détruit ou y installe ses troupes. Par ailleurs, l’armée prend possession de la ville et des monuments tels que les mosquées, pour y établir sa très importante garnison et répondre à ses besoins logistiques. L’acte d’assujettissement de la ville revêt un caractère symbolique et idéologique fort dont témoignent les nombreuses destructions perpétrées par l’armée. Celle-ci prend le parti de réorganiser la ville en l’adaptant à ses desseins militaires. Dès lors, la ville entre dans un processus de fonctionnement et d’organisation sociale différents de ceux qu’elle avait connus jusque-là. Les Français démolissent le tissu de la Basse Casbah pour aménager des places et ouvrir de larges rues, d’abord pour répondre aux besoins militaires.

Les premières années de la colonisation sont caractérisées par ces importantes destructions qui marquent l’introduction d’un urbanisme européen et le déni des formes urbaines ancestrales. À l’emplacement de la partie basse de la Casbah, les Français construisent une ville moderne à destination de l’armée, puis des colons. La partie de la Casbah qui n’a pas été touchée par les destructions est dévolue à l’habitat de la population algérienne où elle est confinée sans avoir accès à la nouvelle ville. Ces transformations engendrent d’importants dysfonctionnements dans l’ancien système de gouvernance urbaine et bouleverse complètement l’organisation sociale de l’ancienne El-Djazaïr. Dès lors, deux villes vont coexister l’une à côté de l’autre : l’ancienne cité algéroise et la nouvelle ville construite sur un modèle européen.